par François Maréchal
Robert Caillau est l'un des pères du Web. Belge
de culture néerlandophone (mais parlant très bien français),
il est directeur de l'Office du Web au CERN. Dans les années 80,
alors chargé de la bureautique, il s'occupa d'organiser la documentation
du CERN. En 1990, il proposa avec Tim Berners-Lee
un système hypertexte pour accéder aux documents du CERN.
Cette invention allait envahir le monde.
Netsurf: Que faisiez-vous au CERN dans les années 80 avant de travailler sur le Web?
Robert Caillau: J'ai toujours été intéressé par la communication homme-machine. J'ai cherché à accroître l'ergonomie des machines. Je suis arrivé au CERN en 1974 pour travailler sur le système de contrôle du synchrotron à protons. C'était notre accélérateur de particule le plus complexe, avec plus de 10 000 paramètres. J'ai participé à la conception du système de contrôle. Nous avons choisi une nouvelle marque de machines, des mini-ordinateurs Norsk Data. C'étaient déjà des machines RISC, avec un système d'exploitation très efficace, en 1973! Nous avions 30 programmeurs sur une machine de 256 Ko de RAM et 30 Mo de disques, et ça marchait très bien. Elles avaient de la mémoire virtuelle, des espaces mémoires protégés, et faisaient du temps réel. Les commandes étaient très intuitives. Je m'occupais aussi de la documentation des programmes. Nous avions créé un programme de traitement de texte en batch, avec des balises.
Un ancêtre du HTML?
En mieux. Le nôtre était entièrement récursif, tout en relatif. On pouvait desendre un paragraphe d'un niveau en insérant une ligne, alors qu'en HTML, les balises H1, H2, H3, etc. sont absolues. En 1989, j'étais à la bureautique au CERN. Nous avions trop de machines spécialisées très chères et qui ne communiquaient pas entre elles.
Quelle était votre solution?
Norsk Data avait repris notre traitement de texte à balises, toujours sur terminaux textes. Nous avons donc généralisé ces minis. Nous avions beaucoup innové à l'époque. En 1980, nous avons fait venir des ingénieurs informaciens pour implémenter le système de contrôle. Parmi eux, il y avait Tim Berners-Lee. Les Norsk Data étaient reliées entre eux par un réseau parallèle fait maison, un bus sur 32 fils, un peu comme SCSI. Il avait une portée de quelques mètres, et faisait le tour des 15 ou 20 machines de la salles, auxquelles étaient raccordé l'accélérateur. Nous avions même un système de RPC [ Remote Procedure Call, invocation de routines à distance via le réseau]. Tim avait créé un système d'hypertexte - sans graphiques - pour diffuser les nouvelles du CERN.
Un hypertexte à son usage personnel?
Oui. Nous avions aussi un langage interprété, NODAL, inspiré du FOCAL. C'était un genre de Basic. Le langage était compilé en un byte-code qui était interprété. On pouvait envoyer des bouts de code à une autre machine, qui les interprétait et renvoyait les résultats. Nous avions des consoles banalisées, depuis lesquelles on pouvait accéder à tous les sous-systèmes de l'accélérateur. Elles avaient un trackball, un écran tactile, un bouton genre potentiomètre, le tout nécessairement fabriqué maison au CERN.
Les chercheurs de Xerox [précurseurs des interfaces cliquables] n'ont donc rien inventé en ergonomie!
C'est sûr. Ils ont redécouvert certains des travaux du CERN. Il faut dire que nos machines n'ont jamais été décrites dans le grand public, hors des cercles des physiciens. Pour les américains, tout ce qui n'est pas inventé aux USA n'existe pas. Mais la recherche était très compartimentée. Nous ne nous parlions pas. Nous avions notre système d'hypertexte, et pendant ce temps, SGML était en cours de développement, à notre insu.
Mais sans interfaces graphiques.
Pas encore. Puis, en 1984, est apparu le Mac. Je crois que j'ai eu le premier Mac en France! Avec son écran graphique et son imprimante laser PostScipt, le Mac condamnait à mort les terminaux et les systèmes centraux... Mais 15 ans après, on revient aux systèmes centraux, partout!
Pour des raisons de coût et de fiabilité.
Exact. Les machines sont devenues si compliquées que leur maintenance par l'utilisateur est impossible. La décentralisation informatique a échoué à cause de la complexité. Windows est le grand coupable. L'individu a cessé d'essayer de comprendre son PC. Les vendeurs ne veulent d'ailleurs pas que vous compreniez, que vous soyez autonomes, sinon vous n'auriez plus besoin d'eux. On avait une chance de sortir du mysticisme informatique, et on est retombé dedans.
Les vendeurs cachent aux utilisateurs le fonctionnement des machines?
Oui. Regardez l'Internet. C'est très simple, c'est une série de protocoles clairs bâtis en couches. Mais quand vous installez un CD-Rom d'accès à Internet pour le grand public, vous ne savez absolument pas ce qui ce passe, c'est caché, c'est fragile, tout vous est imposé, vous ne pouvez pas choisir votre interface.
On ne veut pas construire de logiciel modulaire?
Chaque logiciel est fourni avec ses propres interfaces. Chaque traitement de texte a ses propres vérificateurs grammaticaux. J'ai cinq versions de Java sur ma machine, chacune installée par un logiciel différent, navigateur ou autre. Impossible de leur faire utiliser la même.
Revenons au travaux sur l'hypertexte au CERN.
Tim est parti fonder une société avec des amis, et est revenu au CERN à la fin des années 80. Nous nous intéressions tous deux à l'hypertexte. Nous sentions qu'il fallait développer cette idée. Nous avons donc rédigé ensemble une proposition pour obtenir le soutien de la direction du CERN. Cette proposition s'appelait «World-Wide Web». Cétait en mai 1990.
Parlez-nous du premier navigateur Web.
C'était sur NeXTStation. On l'appelait juste browser. C'était aussi notre éditeur WYSIWYG, sans séparation entre les modes édition et navigation. Qaund on ouvrait une page locale, on pouvait la modifier. Par contre, nous n'avons jamais implémenté la méthode PUT, qui aurait permis de sauver dans le serveur les pages HTML ainsi modifiées (comme le PUT pour FTP).Bien qu'on y ait pensé... Nous aurions eu un système de création d'hypertextes en réseau. Ainsi, on aurait évité cinq ans d'horreurs comme les convertisseurs de traitements de texte en HTML, qui créent un hypertexte totalement moche. C'est Mosaic qui a figé le Web sur la lecture seule. Je vais devoir dire du mal d'Unix. Vous en êtes un fan?
Oui, mais allez-y, ne vous privez pas, je suis le premier à reconnaître ses défauts!
Bien. Ce sont des programmeurs Unix qui ont créé les premières interfaces graphiques pour le Web. Ce n'étaient pas les plus qualifiés. Ce qui leur semble intuitif ne l'est pas pour la majorité des gens. Ils ont utilisé X11, qui est très complexe. Pour simplifier son codage, Mosaic affichait les pages Web dans une seule fenêtre, avec le texte. C'était très rustique comparé au NeXT, qui n'utilisait pas X11, mais l'interface orientée objets de NeXTStep. Sous NeXTStep, la page Web était affichée dans un objet graphique éditable, directement en Display PostScript. Chaque image était affichée dans sa fenêtre séparée, ce qui était très pratique pour les figures. En faisant défiler le texte explicatif, on avait toujours la figure sous les yeux. En double-cliquant, on ouvrait un hyperlien dans une autre fenêtre. Inut! ile d'avoir des signets. Vous pouviez toujours éditer votre page d'accueil, mettre un lien vers une page intéressante et y ajouter un petit commentaire. Il y avait aussi des styles: un pour l'écran, un pour l'imprimante, un pour les présentations. Chaque élément HTML avait son style d'affichage, comme les styles d'un traitement de texte moderne. En 1990...
Les feuilles de styles, on commence à peine à en reparler! Combien étiez-vous?
Nous étions très peu nombreux à travailler sur le Web au CERN. Il y avait Tim, un étudiant et moi. Nous étions très pris. Le reste, c'étaient des volontaires sur l'Internet. En 1993, j'ai travaillé avec un excellent programmeur finlandais, Ari Luotonen, à présent chez Netscape, qui a écrit le contrôle d'accès du serveur HTTP et a développé le premier proxy. Netscape l'a embauché avant même la fin de ses études. Ca allait très vite. On ne pouvait pas suivre.
«On» ? L'Europe?
Oui. Il y a un certain snobisme en Europe. Si une firme a une adresse en Allemagne et non en Californie, les Français n'achèteront pas. Comme ces jeunes qui n'achètent pas de vêtement fabriqués dans le Sentier à Paris s'il n'y a pas quelque chose en anglais écrit dessus. C'est un mythe: ça vient des US, donc ça doit être bon. Maintenant, je vais aussi dire du bien d'Unix. C'est le seul OS digne de ce nom pour la flexibilité, la fiabilité, la rapidité. Mais son drame est ne ne pas avoir d'interface graphique standard. Il est dommage que les erreurs de NeXT (qui est d'ailleurs construit sur Unix) aient freiné son adoption.
Hélas, les unixiens les plus brillants n'avaient pas les moyens d'acheter un cube NeXT.
En novembre 1993, j'étais chez Sun pour présenter le Web, devant une salle pleine à craquer. Je leur ai demandé pourquoi ils n'adoptaient pas NeXTStep plutôt que leur interface trop compliquée. Quand le NeXT a disparu du CERN, je suis retombé sur le Mac.
Est-ce vous qui avez fait mettre la biblitohèque Weblib du CERN dans le domaine public?
Oui. De par nos statuts, tout ce que fait le CERN est dans le DP. Mais il fallait le mettre explicitement dans le domaine public pour que l'Internet l'adopte. C'est ce qu'il a fallu faire comprendre aux responsables du CERN. Les Américains ont un esprit très procédurier et n'utiliseraient jamais un logiciel qui n'est pas explicitement dans le DP. Nous distribuions à qui la voulait la bibliothèque de logiciels scientifique du CERN, écrite en Fortran au début, gratuitement. Mais même avec un certificat du CERN, quelqu'un de Motorola s'est déplacé, est venu nous demander s'ils pouvaient vraiment utiliser ce code.
Vous conservez des traces de cette époque?
Guère. Au début, nous changions tout très vite, nous ne conservions rien. En 1993, j'ai commencé à sentir que nous faisions quelque chose d'historique, à cause de l'ampleur que prenait le Web. Ma compagne m'enjoignait toujours de garder des papiers que je voulais jeter. Le Web sera le cauchemard des historiens parce qu'il évolue sans cesse sans laisser de trace.
Le courrier électronique n'en laisse pas davantage. Et de l'extérieur, l'Internet n'est pas facile à comprendre.
De toute façon, la micro-société qui évolue autour de l'Internet est très bizarre, coupée de la réalité. L'Internet, avant que le Web ne le répande dans le grand public, était l'apanage d'un sous-groupe des informaticiens. C'était une population très homogène, très anarchique dans son refus de toute direction. Le dogme est toujours que l'Internet n'a pas de centre. C'est bien sûr intenable dans le monde réel: là, il y a toujours une hiérarchie, un centre, des décideurs. Et puis, ce petit groupe très homogène de gens très brillants s'entend bien et dégage souvent des consensus, mais l'écart-type dans le reste du monde est trop important pour atteindre ces consensus. Le monde réel a besoin d'une hiérarchie.
L'Internet se heurte aux réalités du monde, divisé par des intérêts nationaux et commerciaux?
Tout à fait. Jadis, quand on transgressait l'étiquette, on était vite remis en place. Mais à mesure que le Réseau croît, son étiquette devient de plus en plus dur à faire respecter.
L'Internet est-il un danger pour les cultures européennes?
L'informatique s'invente en anglais, à cause de ses origines, et parce que l'anglais est proche des langages de programmation - ce qui n'est pas forcément un compliment. Je soupçonne la structure de l'anglais d'avoir tant influencé la pensée informatique que les deux sont indiscociables. Et puis, comme c'est la lingua franca de la technologie, on prend l'habitude, même en Europe, d'écrire dans cette langue. Les Français sont presque les seuls à râler contre l'usage de l'anglais sur l'Internet!
Pourtant, beaucoup d'habitudes anglo-saxonnes sont néfastes, comme l'habitude de légiférer par précédents. Nous sommes, en droit romain, sous le règne du droit normatif, avec lequel le droit anglo-saxon est incompatible. Une autre conséquence de l'état d'esprit américain cow-boy, c'est «on implémente d'abord, on pense ensuite» ce qui conduit à des aberrations comme le langage C.
Quand ça marche, ça marche bien, le C!
Oui, alors que l'Europe nous a donné un langage académique très formaliste, très beau, le Pascal, superbe mais avec lequel on n'arrive à rien faire... On a de bonne idées, mais la majorité de l'innovation est aux USA.
Il faut dire qu'on manque de capitaux-risques, en Europe.
Les capitaux-risques sont très durs à trouver en Europe. Il y a moins de freins à l'emploi aux Etats-Unis. Les sociétés américaines embauchent souvent parce qu'elles peuvent licencier facilement. Il y a peu de chômage, mais les américains vivent dans la crainte de la perte de leur emploi.
Les Français non fonctionnaires aussi...
Certes. Mais nous avons tous les talents en Europe. Au CERN, nous pouvons puiser dans les talents des 19 Etats membres. Le CERN est la preuve que la technologie européenne peut marcher en contournant les obstacles administratifs.
Faut-il avoir peur de la prédominance de l'anglais?
Surtout pas. Jadis, c'était bien le français qui était la langue internationale! Il faut croire en sa propre culture. J'écris en anglais, mais je n'ai jamais oublié mon néerlandais. La Flandre a été occupée constamment par d'autres cultures depuis le XIIIe siècle jusqu'à la fédéralisation de la Belgique en 1970. Mais nous n'avons pas perdu notre langue et notre culture, elles nous sont restées chères. Il faut s'enraciner dans ses traditions, dans sa littérature, tout en acceptant de communiquer en anglais avec l'étranger.
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